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Le
carnet de route et les réflexions de Jean-Christophe |
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I.
AITAPEAPEA
S'il
y avait un premier conseil à donner ce serait peut-être d'y
atterrir la nuit. Par delà cette chaleur, vient ensuite le silence, c' est à dire la perception sans obstacle des chants et des parfums de la nature : la vibration régulière du feuillage d' un palmier assujetti au vent, le vol inquiétant mais inoffensif d' un gros cafard un peu pataud qui vous évite de justesse ; une mangue qui, trop mure, s' écrase à vos pieds en laissant exploser le fruité tropical ; des coqs qui n' ont pas la patience d' attendre le matin et qui mêlent leurs vains appels aux plaintes passagères de quelques chiens errants. Tout cela existe encore le jour mais caché, voire nié. Car alors, comme un mauvais souvenir que l'on ne pensait pas retrouver ici en plein milieu du Pacifique, voilà que, cinq heure à peine sonné, ce silence plein de vie est enseveli par le laborieux vacarme des Range-Rovers, des Toyotas et autres symboles, tous-terrains de préférence, d'une réussite modernes qui transforme les deux accès uniques de Papeete en deux bouchons biquotidiens de dix à quinze kilomètres. La chose s'est à ce point aggravée depuis sept années que l' on commence à noter la présence d'affiches incitant à utiliser les transports en commun. En
un mot les coqs n' ont plus lieu d'être, le parfum de la mangue
est tari par une essence dite " raffinée ", tandis que
les employées de l'office de tourisme mettent plus de temps à
rejoindre leurs bureaux à peine situés à dix kilomètres
de leurs " fare " (habitation traditionnelle en Polynésie)
que nous n'en avons besoin pour, de Collinée (Côtes-d'Armor
- Bretagne) faire une ballade au bord de la mer ! Non, heureusement. En effet la douceur mystérieuse de celle-ci et la mélancolie sans tristesse du palmier aussi souple que le roseau de la fable nourrissent encore dans ce bouchon absurde l'humeur moqueuse des Polynésiens. Ils se saluent, échangent des plaisanteries, feuillettent la " Dépêche de Tahiti " dont les premières pages ne sont pleines que de bonnes nouvelles et grignotent des "firi firi" (sorte de beignets en forme d' anneau parfois parfumés au lait de coco) ou des mapés (variété de marrons cuits à l'eau et plutôt bourratifs). - " C'est pas grave " " Aita peapea " semblent-ils répondre à notre étonnement. Ainsi en route vers le marché central de Papeete, nous voilà bloqué bêtement dans un bouchon ! Un bouchon soit, mais un bouchon tahitien... Combien d'années encore, cet humour qui supporte vaillant et souvent la colère anonyme des cyclones (environ tous les quatre ans) sourira t-il de ce temps qui, s'il peut être perdu dans un embouteillage, le serait bien mieux allongé sur la plage à deux brasses du récif ? II. A BORD DU CARGO VAEANU Ils pourraient lutter contre leurs cousins du Japon, musclés et grassouillets adeptes du sumo. Toutefois n'hésitez pas à leur serrer la main. Ils vous salueront sans la broyer, savants dans l'art pacifique de doser leur effort et d'indiquer discrètement leur sympathie. Nous voilà en compagnie des dockers du quai " Motu Uta " de Papeete, prêts à nous embarquer sur le cargo Vaeanu. Pour l'instant il s'agit comme chaque semaine de charger de quoi ravitailler les îles sous le vent: Huahine, Raïatea, Taha, Bora-Bora. Ravitailler en sucre, farine, pâtes alimentaires, eau, lait, ainsi qu'en matières et objets manufacturés non produits sur ces terres sans industries où seuls Aujourd'hui,
d'improbables idéalistes tenteraient de vivre de poissons grillés,
de bananes, de taro (tubercule importée d'Asie du sud est par les
premiers Polynésiens) et de noix de coco. En
échange de ces produits manufacturés et même aujourd'hui
de véhicules de démonstration et d'un petit manège
envoyé spécialement pour la foire annuelle de Raïatea,
le Vaeanu se chargera en retour de pastèques récoltées
sur les motus (petites îles coralliennes jouissant, en périphérie
de l'île mère, d'un micro-climat plus sec idéal pour
ces fruits), de corail concassé destiné plus particulièrement
avant la fête de Pâques à recouvrir les tombes afin
que celles-ci ne soient pas envahies par les " mauvaises herbes ",
de sacs de copra (coco séché) utilisé par l'usine
de Tahiti produisant le " monoï ", huile cosmétique
embellissant la peau satinée et les cheveux ébènes
des femmes. Sur
le pont supérieur vert et blanc il reste encore un peu de place
pour quelques dizaines de passagers qui travaillant où de passage
à Tahiti rejoignent leurs îles natales. Comme leurs ancêtres
Maoris, la mer semble être leur vrai domaine : nomades du bleu désert,
ils étendent des nattes de raphia, préparent un souper fait
de poisson cru " cuit " par un filet de jus de citron vert et
marinant dans du lait de coco, s'aménagent enfin une litière
pour dormir en famille et sans s'inquiéter de savoir à quelle
heure l'embarcation arrivera à bon port (" demain dans la
journée à Bora-Bora, entre dix heures et deux heures de
l'après midi... "). Je
remarque qu'une femme porte d'étonnants talons aiguilles pour ce
cargo où tous vont pieds nus ou en sandales. Elle constate mon
intérêt pour ses trop beaux souliers et m'explique que depuis
deux semaines elle les chausse chaque jour plusieurs heures afin de préparer
son prochain voyage en France : Une de ses surs, qui avait négligé ce détail technique, fut incapable de marcher après deux jours de " vraies chaussures ". Ainsi se façonne peu à peu par les hasards de la météo les différences mentales et physiques des peuples de la terre. III. TAMOURE Il est ici une danse qui, pourquoi pas, pourrait constituer une heureuse parenthèse entre deux rondes de nos " Fest noz " bretonnes. J'ai nommé le " Tamouré ". Mais de quoi s'agit-il exactement ? Alors
voilà : les sonneurs se reposent un moment tandis que seuls les
batteurs martèlent vigoureusement leurs caisses et tambours afin
d'obtenir, non une syncope chaloupée africaine ou antillaise, mais
la rigueur presque guerrière d'une saccade sans appel. Invité
par celle-ci, l'homme, comme pour indiquer sa soumission ou ses limites,
apparaît accroupi, les bras élégamment grands ouverts,
le sourire oscillant entre la crispation retenue et l'éphémère
victoire, le corps d'abord presque immobile subjugué par la savante
excitation de ce ventre qui semble vivre pour lui seul en parfait contraste
avec la langueur du sourire et du jeu doux mais non moins étudié
des bras, des mains et des doigts de leur commune " maîtresse
". Soudain
" prêt ", encouragé par le battement redoublé
de percussions aux tonalités très claires, l'homme, toujours
accroupi, écarte les jambes puis les referme dans un mouvement
de ciseaux de plus en plus rapide, le plus longtemps possible, le mieux
associé à sa partenaire, le plus proche d'elle aussi. Rassasiées plus que repues, adroites et bienvenues, les danseuses se retirent, saluant à leur tour leur lointain guerrier tandis que le tambour se tait. Les mélodistes accordent enfin leur " ukulélés " qui, par un trémolo digne des gondoliers, invite hommes et femmes à se regarder " aussi " dans les yeux.
Commençons
par nous inquiéter raisonnablement : en quelques endroits encore
rares, l'eau stagnante du lagon retenue par la barrière de corail
qui émerge tout autour des îles volcaniques de la Polynésie
n'est plus vraiment bleue ; parfois presque brune, chargée d' éléments
organiques et chimiques. Touristes qui sur cette île, constituent la principale source de revenus en l'absence de toute activité agricole et qui, contrairement à l'image négative que l'on en donne parfois, ont peut-être dans le domaine de la lutte anti-pollution, permis d'accélérer le processus afin d'offrir à tous, touristes ou pas, la contemplation d'une eau non seulement propre mais surtout vivante et colorée à souhait. Bleus profonds aux clartés turquoises au sein desquelles il ne nous manque plus que la pipe, le bonnet de laine et la légendaire Calypso pour réincarner fraternellement le commandant Cousteau qui sut à propos choisir le champs de bataille des requins plutôt que celui des hommes... Chaussons
donc nos palmes, ajustons notre masque, " attention... cinq quatre
trois deux un à l'eau " : les voici justement les requins,
attirés par la viande sanguinolente que nos accompagnateurs plongeurs
leur donnent quotidiennement; un peu domestique sans doute ces requins
à l'égal des raies qui, d'une envergure d'environ un mètre
et demi viennent doucement vous caresser en prenant soin de ne pas vous
blesser de leur dard électrique. " Non " nous disent ces couleurs, " non " acquiescent les dauphins dont la venue fait d'ailleurs fuir les requins. On aimerait, lyrique l'espace d'une plongée, y lire un signe, rien que l'espace d'une plongée ! V. IL ETAIT UNE FOIS... LE TIARE APETAHI A
900 mètres d'altitude, sur une superficie d'à peine un kilomètre
carré, entre Tahiti et Bora-Bora, sur l'île sacrée
de Raîatea où l'histoire raconte que les premiers Maoris
venus d'Asie, poussés par on ne sait quelle croyance, nécessité
politique ou économique, trouvèrent enfin une terre pour
s'établir, pousse une fleur non moins sacrée qu'aucun botaniste
n'a jamais réussi à faire éclore autre part. Large comme une main d'enfant, comme elle aussi elle compte cinq doigts, cinq pétales charnus d'égale longueur dont la particularité est d'être rassemblés tous d'un seul côté du cercle que forme normalement une fleur; comme si l'une des parties de cette fleur avait été découpée par le centre : une demi fleur en somme. De
la famille des gardénias, le Tiare Apétahi, comme le Lotus
du Japon ou le Narcisse grec, a sa légende. C'est depuis ce temps que les Maoris ont retrouvé sans encombre le chemin de leur paradis tandis que le " tiare Apétahi ", débarrassé lui aussi du vain appétit des esprits morts de faim, est devenu l'une des fleurs les plus rares (à cause de cueilleurs sans scrupule) et les plus protégées du monde : sorciers, fabulistes et botanistes sur ce point s'accordent unanimement. Et même si vous n'avez plus vraiment la chance de la découvrir au hasard du sentier (elle se cache à présent dans des à- pics trop dangereux) une ballade jusqu'au plateau du Téméhani est à conseiller vivement. Elle vous permettra de vous baigner dans des vasques d'eau douce, de traverser les bancs de nuages qui protègent le mystère du volcan et de goûter à la relative fraîcheur des altitudes polynésiennes. VI. LE BOURRU, LE FILOU, ET LE "LOIN DE TOUT" Il
nous arrive parfois d'imaginer une autre vie, une île, un océan
de tiédeur, quelques poissons grillés, deux trois bananes
en guise de dessert frugal et, ne soyons pas trop ascètes, un petit
flacon de rhum pour sourire d'un cafard qui sous toutes les latitudes
guette l'humeur ordinaire de l'être humain (les tahitiens appellent
cela : " être fiou ", ce qui signifie généralement
" n'avoir envie de rien "). Certains,
poussés par le sort, préférant ne plus avoir de lien
physique avec un passé trop douloureux ou simplement forts de l'impossibilité
de se contenter d'un souhait éternellement remis " à
plus tard ", font le voyage, histoire de s'éprouver et de
" voir sur place ", partant du principe bien connu que "
l'on a qu'une vie... ". Après
plusieurs voyages qui m'ont permis de rencontrer nombres de ces candidats
sans billets de retour, je crois pouvoir écrire que la plupart
renoncent plus ou moins vite à leur difficile projet ; pas assez
doués ou malchanceux ils auront au moins essayé. Toutefois il y en a qui vraiment restent. Trois personnages à Taha par exemple, dans la baie d'Hamene, verte baie qui semble volontairement tourner le dos à la trop médiatique Bora-bora et qui, entourée de montagnes tombant directement dans la mer, a l'aspect un peu sauvage d'un fjord norvégien. Le
premier d'entre eux habite au fond de ce paysage d'ombre plus que de soleil,
à quelques deux cents mètres du seul magasin alentour et
d'une poste toute neuve dont les enseignes et la boite à lettres
jaune d'or nous rappellent cependant qu'ici nous sommes aussi en France. Il
serait peut-être déplacé d'inscrire Manfred parmi
les " courageux " idéalistes évoqués plus
haut si celui-ci n' avait fait qu'échouer sur cette île procréant
par mégarde et exhibant comme d'autres quelques vieux tatouages
déformés par le flasque des chairs.
Léo,
notre homme connaît d'ailleurs ses atouts et a su avec le temps
les faire intelligemment fructifier : on a beau être " underground
", on en est pas moins homme et lorsqu'il s'agit de remplir sa tirelire,
il faut bien louablement trouver une solution. Vous
m' avez compris, nous sommes ici à la fois chez un poète,
un businessmen et chez un authentique meneur de revue. L'animateur Jacques
Martin qui, il y a quelques années passa par là, ne s'y
trompa pas et sur le livre d'or que le maître de séance ne
manque jamais de vous soumettre, il inscrivit que " si Tahiti est
le paradis sur terre l' " Hibiscus " ( le rendez-vous de Léo
et de Lolita) est le paradis du paradis! ". Dernier
regard sur notre " filou idéaliste " : les soirs où
il peut seul goûter à son Bordeaux, Léo savoure en
outre une vieille chanson de Catherine Sauvage, " est-ce ainsi que
les hommes vivent, il n'y a pas d'amour heureux " puis quelques vieux
chorus de Sidney Bechet; une " petite fleur " qui nous ouvre
enfin peut-être le secret du propriétaire de l' " hibiscus
".
Pour
conclure cette petite présentation, il est nécessaire de
préciser que chacun de nos trois personnages sont mariés
à des indigènes, c'est à dire à des propriétaires
fonciers sans lesquelles il eut été en Polynésie,
surtout sur cette île forte de son droit coutumier, presque impossible
de s'implanter. ©
Jean-Christophe Doubroff |
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