Le carnet de route et les réflexions de Jean-Christophe
sur la Polynésie.

Jean-Christophe est accompagnateur de voyages et connait bien la Polynésie
qu'il visite régulièrement depuis 1985.

Rappel : il est propriétaire de son texte. Si celui-ci vous intéresse pour un usage non privé, ayez la gentillesse et la délicatesse de lui demander l'autorisation de l'utiliser. E-mail : bonjour2754@yahoo.fr


I. AITAPEAPEA

S'il y avait un premier conseil à donner ce serait peut-être d'y atterrir la nuit.
La nuit en Polynésie. Plus évidente que toutes les banales références faites de jolies filles un peu niaises, de coquillages trop lustrés, de Robinsons béats et de cocktails sirupeux, la nuit en revanche atteste presque brutalement, vous inondant de sa chaleur ténébreuse, que vraiment " vous êtes autre part ".

Par delà cette chaleur, vient ensuite le silence, c' est à dire la perception sans obstacle des chants et des parfums de la nature : la vibration régulière du feuillage d' un palmier assujetti au vent, le vol inquiétant mais inoffensif d' un gros cafard un peu pataud qui vous évite de justesse ; une mangue qui, trop mure, s' écrase à vos pieds en laissant exploser le fruité tropical ; des coqs qui n' ont pas la patience d' attendre le matin et qui mêlent leurs vains appels aux plaintes passagères de quelques chiens errants.

Tout cela existe encore le jour mais caché, voire nié. Car alors, comme un mauvais souvenir que l'on ne pensait pas retrouver ici en plein milieu du Pacifique, voilà que, cinq heure à peine sonné, ce silence plein de vie est enseveli par le laborieux vacarme des Range-Rovers, des Toyotas et autres symboles, tous-terrains de préférence, d'une réussite modernes qui transforme les deux accès uniques de Papeete en deux bouchons biquotidiens de dix à quinze kilomètres. La chose s'est à ce point aggravée depuis sept années que l' on commence à noter la présence d'affiches incitant à utiliser les transports en commun.

En un mot les coqs n' ont plus lieu d'être, le parfum de la mangue est tari par une essence dite " raffinée ", tandis que les employées de l'office de tourisme mettent plus de temps à rejoindre leurs bureaux à peine situés à dix kilomètres de leurs " fare " (habitation traditionnelle en Polynésie) que nous n'en avons besoin pour, de Collinée (Côtes-d'Armor - Bretagne) faire une ballade au bord de la mer !
Avons-nous donc parcouru vingt milles kilomètres et douze fuseaux horaires pour n'être à l'unisson véritable de ce pays que la nuit ?

Non, heureusement. En effet la douceur mystérieuse de celle-ci et la mélancolie sans tristesse du palmier aussi souple que le roseau de la fable nourrissent encore dans ce bouchon absurde l'humeur moqueuse des Polynésiens. Ils se saluent, échangent des plaisanteries, feuillettent la " Dépêche de Tahiti " dont les premières pages ne sont pleines que de bonnes nouvelles et grignotent des "firi firi" (sorte de beignets en forme d' anneau parfois parfumés au lait de coco) ou des mapés (variété de marrons cuits à l'eau et plutôt bourratifs).

- " C'est pas grave " " Aita peapea " semblent-ils répondre à notre étonnement.

Ainsi en route vers le marché central de Papeete, nous voilà bloqué bêtement dans un bouchon ! Un bouchon soit, mais un bouchon tahitien... Combien d'années encore, cet humour qui supporte vaillant et souvent la colère anonyme des cyclones (environ tous les quatre ans) sourira t-il de ce temps qui, s'il peut être perdu dans un embouteillage, le serait bien mieux allongé sur la plage à deux brasses du récif ?


II. A BORD DU CARGO VAEANU

Ils pourraient lutter contre leurs cousins du Japon, musclés et grassouillets adeptes du sumo. Toutefois n'hésitez pas à leur serrer la main. Ils vous salueront sans la broyer, savants dans l'art pacifique de doser leur effort et d'indiquer discrètement leur sympathie. Nous voilà en compagnie des dockers du quai " Motu Uta " de Papeete, prêts à nous embarquer sur le cargo Vaeanu.

Pour l'instant il s'agit comme chaque semaine de charger de quoi ravitailler les îles sous le vent: Huahine, Raïatea, Taha, Bora-Bora. Ravitailler en sucre, farine, pâtes alimentaires, eau, lait, ainsi qu'en matières et objets manufacturés non produits sur ces terres sans industries où seuls

Aujourd'hui, d'improbables idéalistes tenteraient de vivre de poissons grillés, de bananes, de taro (tubercule importée d'Asie du sud est par les premiers Polynésiens) et de noix de coco.
Depuis une dizaine d'années, les Polynésiens ont tendance à délaisser le " Chinois " qui assurait traditionnellement le commerce insulaire, lui préférant des supermarchés très comparables aux nôtres tant pour ses prix que par la variété de ses produits. La jeune et jolie Tahitienne qui espérait " autrefois " rencontrer un gentil marin de métropole pour goûter un jour la saveur de fraises fraîches n'a plus aujourd'hui qu'à se rendre chez Continent ou chez Champion. Les jeux ironiques du commerce seront tels que ces fraises ou ces pommes importées le plus souvent de Nouvelle-Zélande pourront être meilleur marché que les papayes ou les mangues locales (il ne reste plus à notre jolie Tahitienne qu'à patienter encore quelques années pour que les sommets de ses îles ne se couvrent de neige artificielle...).

En échange de ces produits manufacturés et même aujourd'hui de véhicules de démonstration et d'un petit manège envoyé spécialement pour la foire annuelle de Raïatea, le Vaeanu se chargera en retour de pastèques récoltées sur les motus (petites îles coralliennes jouissant, en périphérie de l'île mère, d'un micro-climat plus sec idéal pour ces fruits), de corail concassé destiné plus particulièrement avant la fête de Pâques à recouvrir les tombes afin que celles-ci ne soient pas envahies par les " mauvaises herbes ", de sacs de copra (coco séché) utilisé par l'usine de Tahiti produisant le " monoï ", huile cosmétique embellissant la peau satinée et les cheveux ébènes des femmes.
Le monoï qui représente d'ailleurs l'une des rares productions exportées de la Polynésie.

Sur le pont supérieur vert et blanc il reste encore un peu de place pour quelques dizaines de passagers qui travaillant où de passage à Tahiti rejoignent leurs îles natales. Comme leurs ancêtres Maoris, la mer semble être leur vrai domaine : nomades du bleu désert, ils étendent des nattes de raphia, préparent un souper fait de poisson cru " cuit " par un filet de jus de citron vert et marinant dans du lait de coco, s'aménagent enfin une litière pour dormir en famille et sans s'inquiéter de savoir à quelle heure l'embarcation arrivera à bon port (" demain dans la journée à Bora-Bora, entre dix heures et deux heures de l'après midi... ").
Le pont est bondé, néanmoins vous trouvez aussi entre ces corps de la place pour vous étendre. Tout est parfaitement paisible. Depuis plusieurs années que je voyage sur ce cargo, jamais je n'y ai vécu la moindre dispute, entendu la moindre parole inamicale. Chacun trouve sa place à bord sans ordre préétabli, chacun est bienvenu. Regards songeurs, doux et toujours un peu moqueurs.

Je remarque qu'une femme porte d'étonnants talons aiguilles pour ce cargo où tous vont pieds nus ou en sandales. Elle constate mon intérêt pour ses trop beaux souliers et m'explique que depuis deux semaines elle les chausse chaque jour plusieurs heures afin de préparer son prochain voyage en France :
- " tu comprends ici avec nos sandales on a les pieds qui n' en finissent pas de s'élargir mais chez toi, il faudra que je porte des chaussures fermées et chaudes. Alors je m'entraîne à l'avance... ".

Une de ses sœurs, qui avait négligé ce détail technique, fut incapable de marcher après deux jours de " vraies chaussures ". Ainsi se façonne peu à peu par les hasards de la météo les différences mentales et physiques des peuples de la terre.



III. TAMOURE

Il est ici une danse qui, pourquoi pas, pourrait constituer une heureuse parenthèse entre deux rondes de nos " Fest noz " bretonnes. J'ai nommé le " Tamouré ". Mais de quoi s'agit-il exactement ?

Alors voilà : les sonneurs se reposent un moment tandis que seuls les batteurs martèlent vigoureusement leurs caisses et tambours afin d'obtenir, non une syncope chaloupée africaine ou antillaise, mais la rigueur presque guerrière d'une saccade sans appel.
A cet instant, mesdames, vous entrez en scène avec la ferme volonté de faire de votre corps, et plus particulièrement de votre ventre, l'unique " objet " de notre convoitise ; souveraines et adéquates convoitant tout autant notre propre " objet ". N'oublions pas à ce moment que nous sommes en possible territoire matriarcal (femmes et mères de marins ou de guerriers...) et que les parentés entre l'Amazone et la Mahorie ne sont pas totalement à exclure.

Invité par celle-ci, l'homme, comme pour indiquer sa soumission ou ses limites, apparaît accroupi, les bras élégamment grands ouverts, le sourire oscillant entre la crispation retenue et l'éphémère victoire, le corps d'abord presque immobile subjugué par la savante excitation de ce ventre qui semble vivre pour lui seul en parfait contraste avec la langueur du sourire et du jeu doux mais non moins étudié des bras, des mains et des doigts de leur commune " maîtresse ".
Pour résumer : un corps où chaque élément assume sa tache et son désir sans se soucier de l'ensemble mais en atteignant alors peut-être la plus vivante des harmonies.

Soudain " prêt ", encouragé par le battement redoublé de percussions aux tonalités très claires, l'homme, toujours accroupi, écarte les jambes puis les referme dans un mouvement de ciseaux de plus en plus rapide, le plus longtemps possible, le mieux associé à sa partenaire, le plus proche d'elle aussi.
Fatigué par l'assaut, le danseur salue l'amante de passage qui, plus endurante, reste bien sûr désireuse de recevoir l'hommage d'un autre danseur. Un peu comme ces orchidées sauvages de " bon abri " qui, fortes de leur feinte, joueront à rejoindre le règne animal afin d'être honorées par de multiples abeilles prises au piège de leur charme.

Rassasiées plus que repues, adroites et bienvenues, les danseuses se retirent, saluant à leur tour leur lointain guerrier tandis que le tambour se tait. Les mélodistes accordent enfin leur " ukulélés " qui, par un trémolo digne des gondoliers, invite hommes et femmes à se regarder " aussi " dans les yeux.



IV. VERTE POLYNESIE ?

Commençons par nous inquiéter raisonnablement : en quelques endroits encore rares, l'eau stagnante du lagon retenue par la barrière de corail qui émerge tout autour des îles volcaniques de la Polynésie n'est plus vraiment bleue ; parfois presque brune, chargée d' éléments organiques et chimiques.
Très longtemps en effet les seuls lieux choisis par la population pour rejeter les eaux usées et les détritus quotidiens furent soit les vallées transformées périodiquement en rivières par la pluie soit la mer. Le lagon qui supportait les rejets traditionnels et auto dégradables d'une population autochtone peu dense ne peut survivre pollué par des produits qui, tant par leur quantité que par leur " qualité " non dégradable (plastique , essence, huile de vidange etc.), représente un danger de plus en plus réel.
Heureusement, depuis quelques années, les polynésiens sont conscients de ce danger.
Et contrairement à d'autres pays touristiques mais pauvres et dont les exigences de développement relèguent (nécessairement ?) l' écologie au second plan, ils ont les moyens de réagir.
Ainsi les habitants de Bora-Bora ont installé une station d'épuration qui selon ses responsables traite depuis deux ans la majeure partie des eaux usées d'une île qui, bien que ne comptant que six milles habitants repartis sur une bande côtière de trente trois kilomètres, reçoit plus de quatre vingt milles touristes par an dont le séjour moyen dure de quatre à huit jours.

Touristes qui sur cette île, constituent la principale source de revenus en l'absence de toute activité agricole et qui, contrairement à l'image négative que l'on en donne parfois, ont peut-être dans le domaine de la lutte anti-pollution, permis d'accélérer le processus afin d'offrir à tous, touristes ou pas, la contemplation d'une eau non seulement propre mais surtout vivante et colorée à souhait.

Bleus profonds aux clartés turquoises au sein desquelles il ne nous manque plus que la pipe, le bonnet de laine et la légendaire Calypso pour réincarner fraternellement le commandant Cousteau qui sut à propos choisir le champs de bataille des requins plutôt que celui des hommes...

Chaussons donc nos palmes, ajustons notre masque, " attention... cinq quatre trois deux un à l'eau " : les voici justement les requins, attirés par la viande sanguinolente que nos accompagnateurs plongeurs leur donnent quotidiennement; un peu domestique sans doute ces requins à l'égal des raies qui, d'une envergure d'environ un mètre et demi viennent doucement vous caresser en prenant soin de ne pas vous blesser de leur dard électrique.
Plus petit mais non moins précieux au milieu de ce trésor marin, les Napoléons placides, les octopus vous jaugeant de leurs tentacules à rallonge, les poissons clowns, les Picasso (ainsi nommés en raison de leur trois couleurs jaune bleu et noir très prisées par le peintre) ou les demoiselles se réfugiant dans les coraux dont les teintes rendent espoir et justice à ceux qui n'acceptent pas et n' accepteront jamais la fatalité de la pollution et d'un temps qui n'engendrerait que la mort.

" Non " nous disent ces couleurs, " non " acquiescent les dauphins dont la venue fait d'ailleurs fuir les requins. On aimerait, lyrique l'espace d'une plongée, y lire un signe, rien que l'espace d'une plongée !



V. IL ETAIT UNE FOIS... LE TIARE APETAHI

A 900 mètres d'altitude, sur une superficie d'à peine un kilomètre carré, entre Tahiti et Bora-Bora, sur l'île sacrée de Raîatea où l'histoire raconte que les premiers Maoris venus d'Asie, poussés par on ne sait quelle croyance, nécessité politique ou économique, trouvèrent enfin une terre pour s'établir, pousse une fleur non moins sacrée qu'aucun botaniste n'a jamais réussi à faire éclore autre part.
Il s'agit du Tiare Apetahi.

Large comme une main d'enfant, comme elle aussi elle compte cinq doigts, cinq pétales charnus d'égale longueur dont la particularité est d'être rassemblés tous d'un seul côté du cercle que forme normalement une fleur; comme si l'une des parties de cette fleur avait été découpée par le centre : une demi fleur en somme.

De la famille des gardénias, le Tiare Apétahi, comme le Lotus du Japon ou le Narcisse grec, a sa légende.
Les anciens Maoris héritiers d'une culture secrète à l'origine, et en cela strictement orale, racontaient qu'à leur arrivée à Raîatea, les profondeurs du cratère de l'île abritait le séjour des morts d'où les âmes vite libérées se préparaient à rejoindre le paradis.
Après une nuit dans les ténèbres elles se posaient, juste avant l'aube (tandis que de l' autre côté du globe des moines tibétains priaient pour que le soleil encore se lève...), au sommet du cratère, près du haut plateau dit du " Téméhani ".
Alors, comme les boules de feu du défunt volcan, elles étaient projetées vers le ciel. Symbolisant les cinq qualités complémentaires de cette âme (l'obstination, l'humour, la mélancolie, la révolte et la volupté), elles ressemblaient à une main grande ouverte, une demi fleur blanche et éclatante. Mais les mauvais esprits, évidemment friands d'âmes bien fraîches, ayant eu vent de l'envol pré-matinal prirent la terrible habitude de les dévorer toutes crues avant qu'elles ne parviennent à rejoindre le paradis.
En réponse, les " Taotes ", sorciers maoris, alertés par quelques bons esprits indignés par ce festin sacrilège, élaborèrent patiemment une fleur ressemblant à s'y méprendre aux pauvres âmes.
Ils la firent éclore un peu avant la venue des " vraies " âmes. Et les mauvais esprits, pris au piège de ce régime végétarien, ne purent survivre très longtemps au stratagème !

C'est depuis ce temps que les Maoris ont retrouvé sans encombre le chemin de leur paradis tandis que le " tiare Apétahi ", débarrassé lui aussi du vain appétit des esprits morts de faim, est devenu l'une des fleurs les plus rares (à cause de cueilleurs sans scrupule) et les plus protégées du monde : sorciers, fabulistes et botanistes sur ce point s'accordent unanimement.

Et même si vous n'avez plus vraiment la chance de la découvrir au hasard du sentier (elle se cache à présent dans des à- pics trop dangereux) une ballade jusqu'au plateau du Téméhani est à conseiller vivement. Elle vous permettra de vous baigner dans des vasques d'eau douce, de traverser les bancs de nuages qui protègent le mystère du volcan et de goûter à la relative fraîcheur des altitudes polynésiennes.



VI. LE BOURRU, LE FILOU, ET LE "LOIN DE TOUT"

Il nous arrive parfois d'imaginer une autre vie, une île, un océan de tiédeur, quelques poissons grillés, deux trois bananes en guise de dessert frugal et, ne soyons pas trop ascètes, un petit flacon de rhum pour sourire d'un cafard qui sous toutes les latitudes guette l'humeur ordinaire de l'être humain (les tahitiens appellent cela : " être fiou ", ce qui signifie généralement " n'avoir envie de rien ").
Imaginons ce hamac étendu entre deux cocotiers.

Certains, poussés par le sort, préférant ne plus avoir de lien physique avec un passé trop douloureux ou simplement forts de l'impossibilité de se contenter d'un souhait éternellement remis " à plus tard ", font le voyage, histoire de s'éprouver et de " voir sur place ", partant du principe bien connu que " l'on a qu'une vie... ".
Le pas franchi peut en lui même, de part l'effort de liberté et la belle folie qu'il constitue, être regardé comme une réussite même si le choix d'une île, de l'" ILE " (surtout lorsqu'elle se nomme " Tahiti " ou " Bora-bora ") est tributaire d' un jeu de clichés peu original atténuant justement l'heureuse fierté du supposé libre choix.
Mais laissons là nos réserves de sédentaires endurcis et penchons nous un instant sur l'existence de ces courageux, isolés à l' autre bout du monde.

Après plusieurs voyages qui m'ont permis de rencontrer nombres de ces candidats sans billets de retour, je crois pouvoir écrire que la plupart renoncent plus ou moins vite à leur difficile projet ; pas assez doués ou malchanceux ils auront au moins essayé.
Georges Simenon, dans son roman " Touriste de bananes " et Romain Gary dans " la tête coupable " nous offrent chacun à leur manière deux histoires très justes, parce que pleine de réelle sympathie, à ce sujet.

Toutefois il y en a qui vraiment restent.

Trois personnages à Taha par exemple, dans la baie d'Hamene, verte baie qui semble volontairement tourner le dos à la trop médiatique Bora-bora et qui, entourée de montagnes tombant directement dans la mer, a l'aspect un peu sauvage d'un fjord norvégien.

Le premier d'entre eux habite au fond de ce paysage d'ombre plus que de soleil, à quelques deux cents mètres du seul magasin alentour et d'une poste toute neuve dont les enseignes et la boite à lettres jaune d'or nous rappellent cependant qu'ici nous sommes aussi en France.
Né il y a soixante cinq années en terre prussienne dans ce qui deviendra l'Allemagne de l'Est, il fut élevé malgré lui et comme tous les enfants de son âge sous les hospices d'organisations et de préceptes nazi encore aujourd'hui parfois présents dans ses propos : souriant, sans que ni son interlocuteur ni lui-même peut-être ne sache s'il s'agit là d' une ironie de mauvais goût ou d' un triste songe à jamais inscrit dans son cerveau fêlé.
Il évoque régulièrement " Adolf " et regrette, en dépit de ses enfants métisses conçus avec une indigène, que l'Allemagne d'aujourd'hui aie perdu sa " pureté " ethnique... N'en étant pas a une contradiction près, Manfred est par ailleurs devenu français à part entière, touchant tous les mois une retraite confortable.
Sans doute pour le goût d'une Aventure que l'Allemagne de l'Est n'offrait pas, il s'enfuit de ce pays quelques années avant que le Mur ne fut construit et s'engagea dans la légion étrangère (devenant par là-même français avec d'autres de ses concitoyens) pour d'abord combattre en Algérie puis terminer son service sur l' Atoll expérimental de Mururoa.

Il serait peut-être déplacé d'inscrire Manfred parmi les " courageux " idéalistes évoqués plus haut si celui-ci n' avait fait qu'échouer sur cette île procréant par mégarde et exhibant comme d'autres quelques vieux tatouages déformés par le flasque des chairs.
Mais non, Manfred a compris dès ses premiers mois de retraite qu'il fallait que son rhum fut parfumé...
C'est ainsi qu'il entrepris avec sa femme et pour ses enfants de reprendre une vielle tradition spécifique à l'île de Taha. Il s'agit de la culture d'une orchidée grimpante plus connue sous le nom de vanille. Patiemment, depuis lors il s'est mis à greffer, à soigner plusieurs mois les gousses fécondées, à les sécher et les masser une à une afin que la pulpe s'y répartisse pareillement, évitant ainsi les risques de moisissure.
Avec fierté, il aime vous faire visiter sa petite entreprise, vous faire aussi goûter ce rhum plein d'une vanille qu'il atteste " sans saloperies chimiques...pas comme chez vous... ".
Voilà l'irradié de Mururoa, le légionnaire dont les décorations trônent en vis à vis d'un diplôme de planteur, devenu botaniste heureux d'avoir su faire aussi de sa vie ce petit jardin parfumé !


L'un des principaux ennemis de Manfred est notre deuxième personnage.
Mais comme celui-ci habite à l'autre bout de la baie, là où le soleil est le plus long à se coucher, à quelques brasses d'une passe qui mène droit au grand large, ils peuvent et savent sagement s'ignorer… comme dans n'importe quel village.
En partie lorrain d' origine (l'autre partie reste un secret que je ne chercherai jamais à percer) c'est un gaillard de plus de cinquante années dont le physique est une sorte de mélange plutôt intéressant de général de Gaulle (pour le nez), de Gérard Depardieu (pour la corpulence emphatique) et de Ferré le chanteur (pour le regard expressément inspiré). Vous voyez un peu le tableau ?
Ajoutez à cela que sa femme Lolita, jolie métisse un brin chinoise, et sa petite famille de musiciens bringueurs, du pépé au petit frère en passant par le maître coq, valent également le détour.

Léo, notre homme connaît d'ailleurs ses atouts et a su avec le temps les faire intelligemment fructifier : on a beau être " underground ", on en est pas moins homme et lorsqu'il s'agit de remplir sa tirelire, il faut bien louablement trouver une solution.
Celle de Léo est simple : accueillir de riches plaisanciers en mal de paradis perdu dans quelques beaux bungalows à la fois très confortables et couleur locale, les invitant en outre le soir à se joindre, moyennant quelque argent, à de joyeuses libations arrosées au choix de bière locale (la " Hinano "), de whisky pur malt ou, pour les vrais artistes, de bordeaux millésimés.
Entre deux cuisses de homard grillé ou deux tranches d'espadon au lait de coco, vous pourrez vous dégourdir un peu en vous joignant au malicieux tamouré d'une des filles du coin spécialement invité par le bon Léo !

Vous m' avez compris, nous sommes ici à la fois chez un poète, un businessmen et chez un authentique meneur de revue. L'animateur Jacques Martin qui, il y a quelques années passa par là, ne s'y trompa pas et sur le livre d'or que le maître de séance ne manque jamais de vous soumettre, il inscrivit que " si Tahiti est le paradis sur terre l' " Hibiscus " ( le rendez-vous de Léo et de Lolita) est le paradis du paradis! ".
Ajoutons plus prosaïquement que, de fait, Léo a su trouver un équilibre entre le coup de foudre qui d'abord le fit choisir Taha puis Lolita (ou l' inverse ?) et la possibilité d'y vivre sans s'y reclure, en assurant, paternité oblige, un minimum d'aisance matérielle à ses enfants.
Il les envoie même l'un après l'autre en Europe pour compléter un cycle d'études que des instituteurs compétents introduisent déjà sur place jusqu' au niveau du BAC.
A noter que chacun de ces enfants est pour l'instant revenu à la maison après ce séjour chez les " popas " (mot employé populairement pour désigner les Européens et les Américains des USA).

Dernier regard sur notre " filou idéaliste " : les soirs où il peut seul goûter à son Bordeaux, Léo savoure en outre une vieille chanson de Catherine Sauvage, " est-ce ainsi que les hommes vivent, il n'y a pas d'amour heureux " puis quelques vieux chorus de Sidney Bechet; une " petite fleur " qui nous ouvre enfin peut-être le secret du propriétaire de l' " hibiscus ".
N'en déplaise à Manfred qui ne voit en lui qu'un magouilleur sans scrupule. Mais oublions les ragots et puisque la nuit est calme, allons donc nous étendre sur le ponton près du lagon.


Du troisième de ces personnages, il me faudrait honnêtement ne presque rien dire car depuis quatre années on ne le rencontre plus que par hasard et que chaque fois c'est par d'amicales mais très rares paroles qu'il nous reçoit.
Pourtant, il existe et le passer sous silence ne serait pas plus honnête.
La première fois que nous avons parlé ensemble il travaillait encore épisodiquement avec Léo. En réalité, il serait mieux de dire " pour " Léo : effectuer quelques transferts de passagers entre Raîatea (port de débarquement le plus proche deTaha) et la baie d'Hamene, réparer une toiture détruite par un cyclone, repeindre une façade etc.
Très vite, autant pour des questions d'argent que pour une incompatibilité d'humeur, il quitta Léo. Je le revis ensuite jusqu'à l'année dernière occupé à tresser méthodiquement des feuilles de pandanus destinées à former la toiture d' une maison qu'il voulait cent pour cent polynésienne. Il m'apprit alors quelques uns des trucs propres aux charpentiers du pays et notamment le fait que pour obtenir une étanchéité optimale, il trempait ces pandanus tressés dans de l'eau de mer.
Il me confia également qu'il ne pouvait plus m'inviter à boire " l' apéro ", sa femme lui ayant interdit de boire de l' alcool. Sans doute n'avait-elle pas si mal réagi car il commençait à prématurément dépérir… maigre, édenté, un peu hagard.
Au terme de cette cure je le retrouvais musclé, courtois et heureux de me faire visiter son " fare " traditionnel enfin construit; " sans matériaux d'importation, que du pandanus et du cocotier et attention c'est pas pour m' amuser à y loger des touristes... ".
Manque de chance, comme-ci le hasard voulait toujours d'avantage repousser les vrais idéalistes dans leurs retranchements ou leurs contradictions, le fare de notre ami étant bâti sur un terrain jugé dangereux à cause des risques d' éboulement, celui-ci dû cette année non seulement déménager mais aussi accepter en échange une maison préfabriquée " made in Scandinavie " résistant spécialement aux cyclones.
Il vit aujourd' hui de l'autre côté de la baie avec la satisfaction d'être néanmoins toujours plus loin des touristes.

Pour conclure cette petite présentation, il est nécessaire de préciser que chacun de nos trois personnages sont mariés à des indigènes, c'est à dire à des propriétaires fonciers sans lesquelles il eut été en Polynésie, surtout sur cette île forte de son droit coutumier, presque impossible de s'implanter.
Et s' ils souhaitent le jour venus y être enterrés, je leur souhaite, en dépit de l'inimitié latente qui les rassemble, de s'envoler vers le paradis des maoris !

© Jean-Christophe Doubroff